Putain de merde, ce mec va mourir ! Récit de mon premier sauvetage ensanglanté.

Le Cerro La Campana est l’un des sommets de la précordillère des Andes, localement connu pour sa vue au sommet sur la Cordillère et l’Aconcagua, ainsi que son microclimat né de la rencontre entre celui de la Cordillère et celui de la côte Pacifique toute proche. Avec 13km et 1400m de dénivelé, le sentier est un bon objectif familial, surtout avec 20kg sur le dos.

Le seul côté chiant de ce sommet est son gestionnaire, la CONAF, imposant tout un tas de règles pour empêcher les gens de faire la rando au sommet. Avec deux horaires de coupure, une heure maximale pour débuter la descente et l’interdiction pour les enfants de moins de 12 ans de faire la dernière section, il faut savoir jongler pour se lancer sur le sentier sans s’énerver. A leur décharge, la grande majorité des randonneurs ne possèdent pas de bonnes chaussures, de suffisamment d’eau, ainsi que de la condition physique nécessaire pour grimper avec un minimum de sécurité. Imposer toutes ces règles permet ainsi à la CONAF d’éviter à avoir à faire des secours tous les quatre matins… Reste que quand on est équipé et avec toutes les compétences pour gravir le sommet, se voir refuser l’accès est très frustrant. C’était notre cas bien évidemment avec nos jumeaux d’un an.

Le gardien de la CONAF a néanmoins accepté de nous laisser passer, après que je me sois présenté et que je lui ai donné ma carte de visite de guide de montagne. A la condition toutefois qu’en cas d’accident, il en aille de ma responsabilité (comme si j’allais risquer la vie de ma famille pour un sommet). Sûrement une décision qu’il aura appréciée plus tard.

La rando se passe bien pour nous, on monte doucement mais surement et la couverture nuageuse nous permet même de voir l’Aconcagua depuis le sommet de La Campana. Le ton de la journée change brusquement dans la descente : je constate à un moment un attroupement autour d’une personne au sol. Tout de suite, je pense à une formation en premier secours et les gars doivent être en plein scénario. C’est en m’approchant que je constate les visages tendus et le sang répandu partout autour du mec au sol. Merde, le mec s’est fait très mal.

Avec une formation WFR, je me dis que je dois m’impliquer dans le sauvetage, au moins pour voir si les gens gèrent. Je demande qui est en charge, lui demande s’il veut de l’aide, lui indiquant mon niveau de compétences. Bruno me dit qu’il n’a que de légères connaissances et qu’il serait heureux de me laisser prendre en charge le secours.

Je me mets à genou, me présente à la victime et lui demande s’il accepte que je lui vienne en aide, tout en enfilant la seule paire de gants dans notre mini pharmacie. Je fais le tour des plaies avant de retirer la serviette qu’il a sur la tête. Et là, l’horreur. J’entends encore le son du sang quand je retire la serviette, me permettant de voir une plaie ouverte de 50cm sur le crâne et une autre plus petite entre le nez et la lèvre. « Ce mec va mourir ! », je vérifie tout de suite le pouls : 120, régulier et fort. Ouf c’est déjà ça. Puis le vide dans ma tête : que suis-je sensé faire ensuite ?

Je regarde Mathilde et elle comprend qu’on va être amené à rester auprès de lui. Je ne peux pas l’abandonner même si je me sens totalement inutile. Mathilde décide de descendre avec les enfants jusqu’à la Mina, une zone à l’ombre et moins exposée plus bas, avec l’aide d’un gars qu’elle réquisitionne pour prendre mon porte bébé. Maintenant que j’ai l’esprit plus libre, je reviens à mon gars et commence à retrouver la mémoire, commençant par appliquer de la gaze sur les plaies pour stopper l’hémorragie.

Peu de temps après, trois gardiens de la CONAF arrivent avec une pharmacie plus fournie et une civière. Un des trois a également une formation de premiers secours mais est bien content de voir que je suis en charge… moi qui pensait lui refiler le lead… on nettoie les plaies, essaie de faire un bandage avec ce qui tombe sous la main, heureusement que j’avais des points de suture. On lui fait ensuite un collier pour maintenir la tête droite. Dans le même, je demande à chaque groupe qui descend si les hommes forts peuvent rester avec nous pour nous aider ensuite à descendre la civière. Une personne m’engueule parce que je mets des emballages ouverts partout… bref, la folie.

Une fois que l’on ait fini de blinder la tête de gaze et de bandages, il est temps d’évacuer la victime. Après avoir argumenté que non, soulever la personne pour la poser sur la civière n’était pas la façon de faire, j’arrive à convaincre avec l’aide du second WFR le groupe à soulever un côté du gars pour le poser doucement sur la civière. Mais une fois prêts, Bruno indique que les pompiers nous demandent de rester sur place. Je réfléchis puis refuse, cela fait déjà un petit moment que j’ai entendu la sirène de leur véhicule et ils ne sont toujours pas là, ce qui veut sûrement dire qu’ils ne doivent pas être très en forme…

Trois kilomètres nous séparent du secteur de la Mina. J’ai réussi à réunir une dizaine d’hommes forts, et une fois avoir expliqué le principe de la chaîne humaine pour passer les secteurs difficiles de désescalade, nous avançons vite. La civière n’est pas la meilleure du marché, et ne permet que deux personnes par côté plus une à la tête. Avec un patient plutôt lourd, dix bonhommes ne sont pas de trop. On mettra une heure et demie à parcourir les deux kilomètres. C’est le meilleur moment du sauvetage, chaque personne se sentant impliquée pour la survie de la victime. Les mots d’encouragement côtoient les engueulades et les tapes sur l’épaule. Un véritable bain de chaleur humaine : dix personnes qui ne se connaissaient pas il y a quelques instants forment maintenant une équipe soudée pour sauver un parfait inconnu. Ce n’est néanmoins pas de tout repos, à la fois physiquement mais aussi psychologiquement. Le groupe me protège pour que je reste concentré et à peine que je prends la poignée de la civière qu’un autre me la reprend après quelques instants me disant de me reposer. Je vérifie donc qu’on prend le meilleur chemin possible, vérifie les signaux vitaux du patient et impose des moments d’arrêt pour que les gars puissent souffler et boire. En parlant de signes vitaux, le pouls n’augmente pas mais il devient irrégulier et faible, et je le prends comme un signe d’un choc septique imminent. Je maintiens donc la pression sur l’équipe pour que l’on aille au plus vite.

Finalement, on rencontrera les pompiers à 400m de la Mina, et comme prévu, tous en surpoids et déjà fatigués de l’effort qu’ils viennent de faire. Ma participation finira en nœud de boudin, on me dit que je peux m’en aller sans me demander d’informations sur le patient, et je ne m’attarde pas à retrouver ma petite famille plus bas. Avant de partir, les gars de la CONAF me remercient chaleureusement et m’indiquent qu’ils étaient bien contents de me savoir dans le secteur au moment de l’accident.

Ce texte n’est pas une histoire de courage ou de bravoure. Je vais être honnête avec vous, j’ai galéré avec le stress post traumatique les jours qui ont suivi. Ecrire me permet de me laver le cerveau. A chaque fois que je fermais les yeux, apparaissait l’image du moment où je découvre l’immense plaie à la tête avec le bruit du sang séché sur la serviette. C’est maintenant passé grâce aux soutiens de Mathilde, des instructeurs NOLS Patagonia et du fait que le patient a pu rentrer chez lui retrouver ses proches en bonne santé.

3 réflexions sur « Putain de merde, ce mec va mourir ! Récit de mon premier sauvetage ensanglanté. »

  1. Notre fils. Tu es devenu un grand homme avec une grande force de courage.
    Nous sommes fiers de toi.
    Un grand bravo.
    Bises à toute la petite famille

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